« Nous croyons connaître ceux que nous aimons » 

Assurément, Andrew Sean Greer a écrit son roman en pensant fortement au jour où il en vendrait les droits à Hollywood. On lit un livre mais on se croit déjà dans une salle de cinéma en train de regarder Hale Berry, Denzel Washington et Leonardo Di Caprio dans les rôles principaux.

Année : 1953. Lieu : Etats Unis. Contexte : La guerre de Corée. Le décor est posé.

Pearlie est une jeune fille somme toute assez banale, elle rêve du prince charmant qui lui fera vivre un bonheur éternel,  une vie emplie d’amour et qui lui fera de beaux enfants. Elle tombe amoureuse d’Holland Cook, qu’elle identifie aussitôt comme le fameux prince. C’est le plus beau garçon du quartier, il a un physique de rêve et un « sourire rassurant qui ne semblait rien cacher ».

A son retour de la guerre de Corée, Harlan Cook fait de Pearlie Madame Cook et lui donne un fils, Sonny. Le bonheur de Pearlie est alors complet, elle a tout ce dont elle a toujours rêvé, les jours coulent alors pour tous les trois, heureux et immobiles.

« Comment j’ai fait connaissance avec mon mari, même cette histoire là, elle n’est pas simple. Nous nous sommes rencontrés à deux reprises : d’abord dans notre ville natale du Kentucky, et après sur une plage à San Francisco. C’est resté un sujet de plaisanterie tant qu’à duré notre mariage, que nous ayons été par deux fois étrangers l’un à l’autre. »

Jusqu’au jour où un inconnu vient sonner à sa porte : Buzz Drumer. Il se présente à Pearlie comme un camarade de régiment et lui propose un étrange marché : contre une rente substantielle, Pearlie devra renoncer à son mari et le lui céder…

Pearlie, tout d’abord choquée par l’homosexualité cachée d’Harlan, va prendre le temps de réfléchir, va peser le pour et le contre. Ponctuée par l’actualité explosive du jugement  puis de la condamnation des époux Rosenberg, sa réflexion va la conduire à se poser une question essentielle : « connait-on vraiment ceux que l’on aime ? ». On plonge sincèrement avec elle dans ses états d’âme d’épouse modèle des années 50, dans une Amérique bien pensante où tout s’apprête à basculer. L’héroïne va s’identifier à Ethel Rosenberg et pleure même à chaudes larmes le jour de son exécution. Elle apprend à connaître son mari à travers les récits de Buzz qui tente de la convaincre. Nous ne raconterons pas l’issue de cette histoire pour ne pas gâcher le suspens car la fin de ce livre est pour le moins captivante.

Une petite histoire, donc, plutôt banale qui ferait un bon petit film sentimental. Un point, pourtant, n’a pas été suffisamment exploité dans ce roman : Pearlie et Harlan sont afro-américains. L’auteur ne mentionne la couleur de leur peau qu’à peu près au quart du récit, et cela n’apporte rien de plus. On a envie de dire, oui, et alors ? C’est pourtant à partir de là que cette couleur va influer sur la suite des évènements, Buzz étant, pour sa part, d’origine irlandaise.

Andrew Sam Greer est né en 1969 à Washington. Il a déjà publié « Les confessions de Max Tivoli » et vit à San Francisco.

L’histoire d’un mariage - Andrew Sean Greer - Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux – Editions de l’Olivier – Février 2009 – 273 pages – 21€

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Imaginez un monde où le divertissement serait Art… Imaginez un monde où lorsque vous allumeriez la télévision, la radio, vos yeux et vos oreilles seraient toujours intellectuellement  stimulés, où votre plaisir serait toujours contenté.

Ce monde, un homme l’a rêvé pour vous. Grand manitou des médias et de l’audiovisuel, responsable de la médiocrité des programmes et, à l’approche de la mort, Foster  Lipowitz décida un jour , pour sa rédemption, de relever le niveau.

Il met en place une puissance secrète, une sorte de « générateur de génie » qui alimentera le monde des médias, afin de faire remonter le niveau culturel des masses populaires. Pour ce faire, il va, dès leur plus jeune âge, sélectionner des artistes, auteurs,  compositeurs ,  écrivains, destinés à rester dans l’ombre mais qui, par leur talent, sauront servir ses desseins les plus ambitieux.

L’histoire est racontée par Harlan Eiffler, ancien chroniqueur musical et nouvel engagé de l’empire Lipowitz. Il nous présente  systématiquement chaque nouveau personnage en citant ses groupes, émissions et films favoris (c’est fou ce qu'on  peut connaître d’une personne avec ces simples renseignements). Il est chargé de coacher,  surveiller , influencer et, finalement, contrôler la vie de Vincent, prodige en devenir, un des espoirs de « Nouvelle Renaissance », la société créée par Foster Lipowitz.

Mais à quel prix ? Partant du principe qu’un artiste de talent puise dans sa souffrance personnelle pour créer, Harlan va s’ingérer dans la vie de Vincent, lui évitant volontairement tout bien-être , tout bonheur immédiat ou à venir. Il ne sera pas heureux, c’est un fait établi, il ne rencontrera pas l’amour, il ne recevra ni reconnaissance ni argent du fruit de son travail, toute satisfaction de quelque ordre que ce soit lui sera supprimée, les petites amies potentielles, écartées, la famille aimante, effacée, les amis,  reniés.

«  L’idée d’un artiste tourmenté semble étrange à notre époque, n’est ce pas ? Quand les artistes d’aujourd’hui connaissent le succès, ils goûtent la gloire, la richesse et l’amour qui émoussent leur côté artistique. Nombre d’entre eux n’ont même pas de talent au départ, et s’ils connaissent une sorte de tourment, celui-ci est souvent auto-infligé. La star de base connaît l’alcoolisme, la drogue, les mariages adultères, les appétits sexuels excessifs, et la dépression. En plus de la dépression, les problèmes naissent souvent de leur mode de vie hédoniste. Il n’existe pas de réelle souffrance de nos jours. Une fois de plus, tout est orienté vers le plaisir chez ces fêtards bien payés .Nous nous efforcerons de rechercher et développer l’exact opposé des millionnaires hédonistes qui nous ont divertis et ont façonné notre culture imbécile. Nous encouragerons notre artiste non par des récompenses telles que l’argent, la gloire et le sexe, mais par la privation. Nous ne donnerons pas, nous prendrons. »

Ce roman  pose une question essentielle et digne d’un sujet de bac philo : « faut-il avoir souffert pour créer et être considéré comme un artiste ? »

Je me suis fait, pour ma part, trimballée d’un avis à l’autre sur la question. Souvent offusquée par les actes invasifs d’Harlan, parfois rejoignant les desseins utopiques de Lipowitz, j’ai suivi avec ferveur le déroulement des vies parallèles de Vincent et son manager Harlan.

Pygmalion, faiseur de rêves, artiste malgré lui, j’ai aimé Harlan, l’ai soutenu, l’ai haï, je l’ai compris puis désavoué, puis compris à nouveau.  Bref, j’ai vécu ce roman  comme un film, comme un morceau de vie.

Joey Goebel, né en 1980, a été chanteur dans un groupe punk puis critique musical avant de se lancer dans la littérature. Il est considéré aujourd’hui comme l’une des figures montantes de la littérature américaine. « Torturez l’artiste » est son deuxième roman, il semble prendre une revanche sur ses années maudites de chanteur, présentant une satire drolatique du paysage audiovisuel que nous subissons quotidiennement.

J’ai envie de lui dire : « continue comme ça mon gars, on a besoin de toi , ».

Torturez l’artiste , Joey Goebel, traduit de l’américain par Claro, 10/18 Domaine Etranger, 375 pages, 8,20€

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"L'optimisme semble être à l'ordre du jour aujourd'hui, ISA. Des changements de cadre peuvent vous rendre plus épanoui dans toutes vos activités. De nouveaux éléments dans votre vie peuvent améliorer votre rendement. Attendez-vous également à rencontrer des gens au cours d'une fête ou d'un petit rassemblement d'amis. Les discussions seront sans doute passionnantes et riches en informations utiles..."
Bon, les filles et les gars, j'ai besoin d'un boulot, alors passez vous le mot, svp, c'est urgent  !
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Anouchka Davidson, la trentaine bien sonnée, est auteur de romans d’épouvante, elle travaille à la maison et réussit plutôt bien à allier vie professionnelle et vie de famille. C’est en faisant la vaisselle qu’elle règle ses problèmes de page blanche, il lui arrive même de salir des assiettes exprès juste pour pouvoir terminer une scène…

Dans sa vie tout roule. « El Marido » (le mari),  Choch (la chienne),  « les Pygmées » (ses filles)  et ses copines constituent  son univers bien réglé.

Mais un jour, sa vie bascule : elle se retrouve au beau milieu d’une conversation d’ados à laquelle elle ne comprend rien, un jeune éphèbe d’à peine vingt ans l’appelle « Madame », une vendeuse lui glisse, l’air de rien, un échantillon de crème anti-rides. Elle prend soudain conscience qu’elle n’est plus loin de ses quarante ans, qu’après ce sera cinquante et ensuite…

« _ Dis, ma Choch’, tu crois que je suis en train de faire une crise de la pré-quarantaine, comme on fait une pré-ménopause ? Je veux dire, c’est pas comme si j’avais envie de m’acheter une voiture de sport, ou de changer de mari pour m’en prendre un plus jeune, hein… j’ai pas un neurone d’homme non plus… »

Elle décide alors de reprendre sa vie en main, part assister au mariage d’une cousine sans son mari ni ses enfants ce qui occasionnera des péripéties rocambolesques et drôlatiques.

« Au niveau des femmes, je constate que les plus de cinquante ans sont pratiquement toutes blondes. C’est un fait scientifiquement reconnu, qui se vérifie ce soir parmi la foule. Le poids qu’elles prennent avec leur ménopause, elles en allègent leur couleur. Certaines sont rousses, ou auburn, mais c’est juste une question de mois avant qu’elles n’abreuvent leur chevelure d’eau oxygénée. Et plus elles prennent de l’âge, plus elles s’éclaircissent. D’ailleurs, elles se trahissent inconsciemment. Se référer à la carnation capillaire est plus efficace pour estimer leur âge réel qu’une datation au carbone 14. »

Quelques scènes hilarantes montrent notre héroïne en proie avec le désir d’aventure, comme les deux jours  perdue en forêt en compagnie de sa meilleure amie, de son cousin et d’un bellâtre sur lequel elle a craqué mais qui s’est révélé n’être que de la poudre aux yeux où encore confrontée à la réalité lorsqu’elle décrit une journée au salon du livre comprenant dédicaces en série, invitation sur un plateau d’une radio locale (elle n’écoute que d’une oreille et en profite pour dresser sa liste de courses pour la semaine au dos d’un flyer).

Je me suis laissée entraîner sans grande résistance dans le petit monde d’Anouchka avec un grand plaisir. Certains diront que ce n’est que de la « Chick-lit » (genre littéraire récent qui désigne un roman écrit par une femme pour le marché féminin),  mais laissons parler les gens et profitons de ces quelques moment de détente sans culpabiliser pour autant.

Après « Les tribulations d’une jeune divorcée », « Au secours, il veut m’épouser » et « Toubib or not toubib », Agnès Abecassis, journaliste et chroniqueuse littéraire, signe là un gentil petit roman sans prétention, drôle et léger, qui se lit d’une traite.

Je vous le conseille, le téléphone débranché, une tasse de thé à la cannelle et une assiette de petits gâteaux fourrés à la crème à portée de main…

 

Un roman rien que pour nous, les filles !

 

Editions Calman-Lévy – 17€ - 255 pages

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Comment dire… j’ai adoré ce roman… je n’ai pas lâché ce livre du moment où je l’ai commencé  jusqu’à la seconde où j’ai lu le mot « fin ».

Jincy Willett est auteur et éditrice ; elle vit à San Diego, en Californie. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles « L’Ouvre-Boîte » ; « Gloire, honneur et mauvais temps » est son premier roman.

Dorcas raconte l’histoire. C’est la sœur jumelle d’Abigail.

Autant Dorcas est réservée, intelligente, fade et maigrichonne, autant Abigail est extravertie, charnelle, spontanée et généreuse, mais pourtant elles sont sœurs jumelles...

Abigail est une sorte de « légende vivante » : à Rhode Island, elle est la fille la plus convoitée du quartier, la fille que les garçons désirent tous.

Dorcas est bibliothécaire, plutôt effacée et elle est amenée un jour à lire les mémoires de sa sœur emprisonnée pour meurtre.

Elle décortique alors la version de la moitié de sa vie, la vie de sa sœur, celle qui a eu des amoureux, des tas d’amants,  celle qui s’est mariée, une fois, puis deux, celle qui a tué son second mari…

Elle découvre le sadisme du-dit mari, la façon dont il a détruit petit à petit la joie de vivre de sa sœur, et le rôle qu’elle-même a joué, à son insu, dans cette histoire dramatique.

Page après page, elle reconstitue leur passé commun, rumine ses souvenirs de jeunesse avec ironie et férocité et fustige au passage les pratiques du tout petit cercle littéraire dans lequel elle a été amenée à évoluer  malgré elle.

Avec son humour inflexible,  Dorcas nous devient vite sympathique et le personnage d'Abigail se révèle à l'usage beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. Elle n'est en aucun cas la « Belle Idiote » que  l'on pourrait croire :  

"Ma soeur  n'est qu'une je -m'en-foutiste paresseuse, mais on ne la lui fait pas."

Même si au début du texte Dorcas  affirme "J'ai une meilleure  compréhension des chats,  des moteurs à explosion et des Iraniens  que d'Abigail, ma soeur jumelle.", Remonter le  temps, revenir  aux origines  du drame, va lui permettre de se rendre compte qu'elle est beaucoup plus proche de sa jumelle qu'elle ne le croyait et à quel point sa sœur lui manque.

 J’ai adoré, oui, la façon dont l’auteur alterne les citations des mémoires d’Abigail avec la version des faits de sa soeur.  Dorcas lit avec ironie et moquerie le récit d’Abigail, elle commente tendrement les anecdotes, le quotidien,  elle nous communique sa propre vision.

 

« Je contemple fixement le mur devant moi. Me voilà déjà réduite à cela. Fort heureusement, il n’est pas nu, mais orné d’une affiche en noir et blanc qui décrit dans le détail la manœuvre de Heimlich au moyen d’une série de vignettes dessinées. C ‘est le conseil d’administration qui a insisté pour que je la mette.[…] L’illustration centrale est à mes yeux la métaphore absolue de notre époque. On y voit une femme d’âge mûr, le visage déformé par une grimace, qui semble implorer silencieusement tout en s’agrippant la gorge d’un geste de panique. »

 

J’ai particulièrement apprécié le suspens qu’implique la forme du roman : en effet, on attend la description du meurtre mais en fait, ce sont plus les faits l’impliquant qui nous captivent.

Adeptes des romans à intrigues s’abstenir, car ce n’est pas le sujet : l’amour et la tendresse sont plutôt les privilégiées ici.

Un roman captivant, bourré d’humour, à ne pas manquer !

 

Jincy Willett, Gloire, honneur et mauvais temps,10/18, Domaine Etranger, Octobre 2008, 412 pages – 8,60 €

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